ASSOCIATION DES VICTIMES DU CREDIT MUTUEL
A.V.C.M. le site des Victimes du Crédit Mutuel

 


Exemple d'utilisation de ces extraits de presse et d'ouvrages référents :
l'affaire Urbain Dimier de la Brunetière




FRANÇAIS SI VOUS SAVIEZ !

EST-CE DANS CE MONDE LÀ QUE VOUS VOULEZ VIVRE ? (Eva Joly)

Cette revue de la littérature est représentative de la déliquescence de la société française et de l’état de ruine de sa justice : corruption, déchéance, désagrégation...
la Révolution de 1789 est à recommencer, ils ont tout oublié  ! 

Préambule de la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen du 26 août 1789 :

Les représentants du peuple français, constitués en Assemblée nationale, considérant que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de l'homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d'exposer, dans une déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de l'homme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs ; afin que les actes du pouvoir législatif et ceux du pouvoir exécutif, pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés ; afin que les réclamations des citoyens, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution et au bonheur de tous.

Aux armes citoyens !  


De « Lettre ouverte aux gardiens du mensonge » (Thierry PFISTER. Albin Michel, octobre 1998) :
p.85: « ... Quel autre éditeur va oser demain prolonger ou compléter son travail ? Instruit par l'expérience de ces procès à répétition, qui va prendre le risque de financer des enquêtes qui pourtant s'imposent tant sont vaste ce champ de corruption et divers les dossiers qu'il serait significatif de remettre à plat ?
Peut-on compter sur la justice officielle pour remplir cet office ? Il faudrait être naïf. Il y a si longtemps déjà qu'elle ferme les yeux. On pourrait presque compter en siècles et, à coup sûr, en décennies… »
p. 86 : « … Il faut donc bien que le citoyen conserve d'autres sources d'information et impose de l'extérieur les régulations que l'Etat se révèle incapable d'assurer... » 
p. 154 : « … Car les juges sont des hommes comme les autres, soucieux de leur carrière, attentifs aux honneurs, attachés aux décorations. Ils n'instruisent ni ne sanctionnent à l'abri de l'air du temps. Ils savent deviner les souhaits de la chancellerie. Il n'est de pire zèle que celui qu'on s'impose ainsi, librement, afin de flatter les responsables de son avenir professionnel… »
p. 156: « ... En matière de démagogie, Michel Charasse n'a de leçon à recevoir de personne, il lui arrive pourtant d'énoncer, sous une forme outrancière, quelques vérités. Ainsi, dans une diatribe contre la magistrature prononcée à la tribune du Sénat, s'est-il écrié: « C'est gratuité ou tarif réduit pour les gens de la maison car, contrairement à tous, les magistrats jugent tout le monde mais se jugent entre eux. Comme les maffieux… »

 

De « RG. LA MACHINE A SCANDALES » (Patrick ROUGELET, Albin Michel, avril 1997) :
p. 95 : « Il y a quelques années, un préfet passé par les RG avait qualifié les renseignements généraux de « Gestapo démocratique ».
p. 114 : « L'article 40 du code de procédure pénale prévoit que lorsqu'un fonctionnaire a connaissance de faits délictueux, il doit en informer le parquet. Quand un agent des impôts flaire un micmac, il écrit au procureur de la République. La règle, manifestement, ne s'applique ni au patron des renseignements généraux ni au ministre de l'Intérieur. »
p. 157 : « Dorment dans trois cabinets d'instruction des bombes à retardement qui pourraient éclater comme un coup de tonnerre dans ce beau ciel d'été. Ces dossiers enterrés recèlent d'étranges procès-verbaux qui attestent de la collusion de certains policiers, de malfrats et d'élus de la République. Voyage en eaux profondes. »

 

COSMOPOLITAIN no172 mars 1988, p.75, 76: au sujet de l'actuelle présidente du TGI de Chartres (Laurence Vichnievsky)
« Elle reconnaît qu'elle est autoritaire et qu'elle veut faire carrière... "Quand je pense, s'écrie-t-elle, que l'élite en France ne sait même pas que le parquet dépend hiérarchiquement de la chancellerie. Ne parlons pas du vulgum pecus qui ne sait même pas où s'adresser quand il rencontre une difficulté d'ordre juridique."
La magistrature, un pouvoir indépendant ? "Vous rigolez, l'avancement de ses membres dépend de l'exécutif. Le judiciaire n'assure pas son rôle de contre-pouvoir." »

 

Le Canard Enchaîné, 05.11.03 : Sarko gère même la carrière des juges
SARKOZY va-t-il laisser à Perben le plaisir et l'honneur d'inaugurer quelques plaques commémoratives ? Après avoir mordu sans vergogne dans divers domaines de compétence du garde des Sceaux, voici que le ministre de l'Intérieur s'attaque à la nomination des juges.
Le 24 octobre, peu avant de s'envoler pour un voyage officiel en Algérie, Sarko a décroché lui-même son téléphone pour appeler le cabinet de Perben. Motif de cet appelle ministre de l'Intérieur demande aux collaborateurs du garde des Sceaux un petit coup de piston. Il souhaite que soit examiné avec la plus grande bienveillance le sort de Laurence Vichnievsky, ci-devant juge d'instruction au pôle financier parisien, et aujourd'hui présidente du tribunal de Chartres.
L'ancienne vedette de l'affaire Elf et ex-doublure d'Eva Joly s'ennuie dans la plaine de Beauce et souhaite faire son retour dans la capitale. Mais pas n'importe comment. Elle sollicite soit un poste de premier vice-président - le tribunal n'en compte que quatre - soit une présidence de chambre à la cour d'appel.
Il s'agit de postes « hors hiérarchie », c'est-à-dire le grade le plus élevé dans la magistrature. Et Laurence Vichnievsky, quels que soient ses immenses mérites, n'a pas J'ancienneté requise dans son grade précédent pour prétendre à une telle promotion. Bref, un coup de pouce s'avérait nécessaire. Et il se trouve que Sarko connaît la juge Vichnievsky, et il l’a même reçue Place Beauvau. Ce n'est certes pas le ministère de la Justice qui nomme les magistrats du siège. Mais ce sont ses services qui « proposent », et qui préparent les dossiers soumis au Conseil supérieur de la magistrature. D'où l'importance d'un appui dans l'administration.
Le coup de téléphone de Sarkozy n'est pas passé inaperçu au cabinet de Perben. Il n'est déjà pas ordinaire qu'un ministre de l'Intérieur se mêle de la promotion d'un juge. Mais, vu J'excellence des rapports entre les deux ministres, qui sont plus près du pugilat que de la lune de miel, la démarche a bien peu de chances de produire des effets bénéfiques. A moins que Sarko n'ait pas eu l'impression de solliciter une faveur, mais plutôt de donner un ordre. D'ici à ce que Perben se retrouve en garde à vue…

 

Le Canard Enchaîné, 19.11.03: Sarko vêtu d'hermine
L'histoire du coup de téléphone passé par Sarkozy au cabinet de Perben pour pistonner une magistrate célèbre et méritante a provoqué la colère du ministre de J'Intérieur. Mais il n'a pas osé démentir officiellement cette pittoresque information parue dans « Le Canard » du 5 novembre. Interrogés par des journalistes, ses collaborateurs ont simplement laissé entendre qu'il ne s'agissait que d'une banale conversation de cabinet à cabinet. En réalité, c'est bien Sarko qui a décroché lui-même son téléphone, le 24 octobre, et appelé un conseiller de Perben pour demander un examen bienveillant de la demande de mutation de Laurence Vichnievsky, ancienne juge au pôle financier et actuelle présidente du tribunal de Chartres.
Côté Perben, silence radio. Pas le moindre démenti. Et pas de réponse à une lettre que lui a adressée le Syndicat de la ma­gistrature pour s'étonner de cette « démarche insolite violant les règles démocratiques et constitutionnelles ». Quant à l'Union syndicale des magistrats, son président, Dominique Barella, observe qu'il s'agit d'une démarche « totalement anormale » et même d'un « contournement de la Constitution, car seul le garde des Sceaux a une légitimité pour proposer une nomination ».II ajoute qu'un article du statut de la magistrature interdit expressément aux magistrats de provoquer en leur faveur « toute autre intervention que celle de leur supérieur ». Et même si leur supérieur paraît très inférieur ?

 

Thierry JEAN-PIERRE, Taiwan Connection, Robert Laffont, novembre 2003
p. 76 : « … Gomez est libre de ses convictions et joue sans états d'âme la carte de son ambition. Cet inspecteur des finances qui osera écrire: « Du sérail dont ils connaissent sans doute certains détours, les énarques ne seront jamais que des eunuques » … ».
p. 175: « ... Eva Joly ... s'est durcie en découvrant l'immensité de son pouvoir sur les hommes, sur ces grands patrons arrogants, qui désormais tremblent devant elle. Elle s'est laissée griser par les médias, flatter par la diffusion de son image. Et c'est entre splendeur médiatique et excitation de la chasse qu'elle mène l'enquête… »
p. 177 : « … A la trop émotive Eva fait désormais pièce un pur produit de la nomenklatura judiciaire, ambitieuse en diable et aussi attentive à son image que peu friande des subtilités financières des dossiers qu'elle instruit. Autoritaire et cassante, Laurence Vichnievsky semble prendre J'ascendant sur Eva Joly dans la conduite de leurs dossiers communs, au grand dam de cette dernière. Elles s'entendent cependant, si ce n'est sur une méthode, du moins sur un objectif commun: avancer, quoi qu'il arrive, et justifier leur tout nouvelle réputation en débusquant des gibiers à la hauteur de leur surface médiatique. Tout un programme ! »
p. 215 : « … Contrainte et forcée, la section financière du parquet de Paris ouvre une information judiciaire… »
p. 244: « ... Dernier avatar du verrouillage dont on peine à croire qu'il n'a pas été sciemment orchestré, le parquet de Paris refuse de joindre le dossier Thompson-Sirven au dossier principal des frégates...
Mais le procureur de Paris, Jean-Pierre Dinthilac, s'oppose à la jonction. Proche des socialistes, gardien de la tranquillité d'esprit nationale, il emploie là une bonne vieille technique d'enlisement qui consiste à saucissonner au maximum un même dossier. Les affaires arrivant par la suite séparément à J'audience deviennent absolument incompréhensibles et aboutissent ou bien à une relaxe pure et simple ou bien à des condamnations bien plus clémentes que si toutes les procédures avaient été réunies... »

 
 

De « L'OMERTA FRANCAISE » (Sophie COIGNARD, Alexandre WlCKHAM, Albin Michel, octobre 1999) :
p.9: « Il existe en France une loi qui n'a jamais été votée par le Parlement et encore moins publiée au Journal officiel. Et pourtant, c'est peut-être la seule qui soit vraiment respectée dans ce pays: la loi du silence. »
p. 13 : « La réalité est pourtant bien différente. Mais nous n'aimons pas la regarder en face. Il y a dans ce pays une résistance collective aux faits qui dérangent les habitudes de pensée. Une défiance endémique à l'égard des documents qui fissurent les mythes.
Et pourtant, les archers anglais nous ont bien mis une sacrée raclée à Azincourt. Mitterrand a été un collaborateur de Vichy. Les experts comme les commentateurs ont minimisé pendant plus de quinze ans l'ampleur de la corruption dans ce pays. Quant au népotisme ou aux intrigues d'alcôve qui jouent, parfois, un rôle non négligeable dans les affaires publiques, il n'est pas convenable de les analyser, au nom d'une merveilleuse « exception française ». »
p. 13 : « Des magistrats et des ministres se sont ainsi déshonorés en entravant l'action de la justice et en couvrant de hauts policiers auxquels ils avaient, il est vrai, donné des instructions illégales. Les carrières des uns et des autres n'en ont été qu'exceptionnellement altérées. »
 p.14 : « Mais, parfois, le vernis craque: « Nous appartenons au même monde, confie avec satisfaction cet éditorialiste qui a négocié lui aussi l'anonymat, pourquoi voulez-vous que nous crachions dans la soupe ? » Ces propos dévoilent un aspect de l'omerta française que nous avons mis un moment à cerner: la course au cynisme. C'est à qui franchira le premier la ligne d'arrivée de cette compétition originale dont il n'est jamais question dans les gazettes. Et chacun de porter avec ostentation sa médaille comme une croix de guerre conquise sur le champ de bataille, Une affaire habilement enterrée ? Une citation et un poste de directeur de cabinet! Deux décennies d'articles complaisants ? Un grade d'officier dans l'ordre de l'omerta et une chronique à la radio qui résistera longtemps à un taux d'écoute désastreux! Des dossiers importants escamotés ? Vous voilà fait chevalier de l'ordre des sourds-muets de l'ENA et promu directeur dans le ministère de votre choix! »
 p.15 : « Car le club des étouffeurs veille. A quoi ? A faire croire au bon peuple que tout va bien, que l'argent circule dans la transparence. Que l'actualité est définitivement heureuse. »
 p.38: « Les initiés connaissent, eux, le fonctionnement du système et s'en amusent. Quant au bon peuple, il a droit à une langue de bois dont on ricane dans les couloirs des ministères et des partis. »
p.43 : « Le scandale tourne à la farce. C'est Guignol au Conseil constitutionnel. La France se ridiculise. Seul Alain Peyrefitte, ancien ministre du Général et académicien, ose poser dans Le Monde la question du maintien de Roland Dumas à ses fonctions à l'occasion de la parution du témoignage de Christine. Car c'est son livre qui oblige les commentateurs à mettre un pied dans la zone grise. Aiain Peyrefitte constate que le livre révèle « entre elle et lui un type de relation cynique qui est incompatible avec l'idée que les français se font de la morale publique ». Après tout, résume-t-il, la "putain de la République", comme elle se nomme elle-même, affirme qu'elle a été "entretenue" par une entreprise publique pour influencer, manipuler et contrôler le ministre des Affaires étrangères. »
Quelques jours auparavant, le ministre de l'Intérieur par intérim Jean-Jack Queyranne avait expliqué dans une tentative désespérée de sauver les apparences: « Les Français font bien la différence entre la vie privée et les responsabilités publiques. » A cet argument, rituel, l'ancien ministre du Général répond: « Le problème c'est que cette distinction n'apparaît pas, en l'occurrence, comme ayant été faite aussi rigoureusement par M. Oumas. » " ajoute cette flèche empoisonnée: « La conscience du président du Conseil constitutionnel sera-t-elle plus scrupuleuse que la conscience du ministre [...] ? »
 p.45: « Ce scandale du maintien de Roland Dumas à ses fonctions - puisqu'il s'est contenté de se « mettre en congé » de la présidence - doit en vérité beaucoup à ses collègues du Conseil constitutionnel. Leur incroyable mutisme s'explique par la situation explosive qu'ils ont à gérer. Qu'y a-t-il en effet derrière l'actualité heureuse ? Des renvois d'ascenseur bien souvent. L'impunité accordée dans des conditions effarantes à Chirac par le Conseil constitutionnel illustre à merveille le fonctionnement du système. A ce titre, le 22 janvier 1999 devrait figurer parmi les dates à retenir de l’histoire de France. Ce jour-là, la haute juridiction délivre au président de la République un « permis de délinquant », puisque celui-ci ne peut être inquiété par la justice durant tout son mandat. « C'est un scandale. Ça ressemble à un accord dans une arrière-salle entre malfrats ». Qui parle aussi sévèrement ? Un dénonciateur obsessionnel des moeurs politiques françaises ? Un agent de l'étranger ? Un extrémiste ? De droite ? De gauche ? Non. Un cacique socialiste, député-maire de Montpellier depuis 1977, dont les propos sont ­curieusement ? - passés inaperçus: Georges Frêche. »
p.60 : « La scène se déroule une fois par mois. Rue de Varenne, les voitures officielles se succèdent. Réunions de travail ? Pas tout à fait. Ce jour-là, les chefs de cabinet des différents ministres viennent prendre le magot. Après une attente brève en général, ils pénètrent dans le bureau du chef de cabinet du premier ministre. Celui-ci leur tend leur part. En liquide, bien sûr, puisque les hommes politiques français ont inventé ce système unique au monde. »
p.61 : « Chez nous, on est beaucoup plus généreux. Matignon distribue chaque année à sa guise environ 200 millions de francs. Cet argent noir de l'Etat, légalisé lors des sessions budgétaires par le Parlement, est un scandale. Parce qu'il profite à l'ensemble de la classe politique, c'est le dernier tabou sur lequel les français n'ont pas le droit d'être informés.
Dans un pays où chacun doit pouvoir justifier précisément l'origine de ses ressources en cas de contrôle fiscal, où tout versement en liquide est jugé suspect au point que les banquiers sont désormais invités à signaler à une cellule du ministère des Finances tous les mouvements d'argent présumés douteux, hauts fonctionnaires et ministres se sont accordés le droit de déroger à toutes ces règles. Que devient en effet cet argent liquide ? »
p.62 : « Première destination des fonds secrets ? Les conseillers, chefs et directeurs de cabinet - sans oublier le personnel moins gradé - qui entourent le ministre. Il s'agit, plaident les intéressés, de compenser le rythme terriblement éprouvant de la vie à ces hauteurs. Mais ouvrier en usine, c'est aussi éprouvant. Peut-être même plus. Pourtant, ceux-ci n'ont pas droit, jusqu'à preuve du contraire, à des primes en liquide. Alors, pourquoi tes énarques parisiens et les militants ministériels seulement ? Pourquoi cette opacité dans la distribution ? Le bon plaisir. »
p.63 : « les sommes distribuées dans les ministères sont curieusement jugées symboliques par les hauts fonctionnaires qui en profitent. Pensez donc, 5 000 à 15 000 francs par mois: à peine des miettes! Il est vrai qu'elles ne sont pas déclarées au fisc. Mais si elles sont à ce point négligeables, elles ne rétribuent pas à sa juste valeur le travail supplémentaire des infortunés membres de cabinet. Alors pourquoi ce système immoral s'il n'exerce aucun effet stimulant sur les élites ? Voilà un vrai mystère. »
p.64 : « Car, ensuite, le ministre dispose. Il ordonne ou non de partager la galette avec ses conseillers. Dans les dîners en ville parisiens, cela fait des années que le nom de Jack Lang provoque ainsi des sourires entendus. Cet homme si attaché aux valeurs morales avait une spécialité lorsqu'il était aux affaires: il se réservait une grosse part des fonds secrets attribués à l'ensemble de son ministère. Alors, un petit calcul à partie d'une hypothèse d'école: sur environ 100 000 francs mensuels, Jack s'attribue environ 70 000 francs par mois. 70 000 x 12 = 840 000 francs par an. Lang a veillé sur le ministère et manifesté le dynamisme que l'on sait pendant dix ans: il cumulait à la fin du deuxième septennat de Mitterrand cette fonction avec l'Education nationale, ce qui donnait droit à une deuxième tournée. Donc 840.000 francs x 10 = 8,4 millions de francs lourds. Ah ! une précision : ces fonds étant secrets, ils ne font, par définition, l'objet d'aucune déclaration officielle et ne sont donc pas assujettis à l'Impôt sur le revenu. Pas plus d'ailleurs, qu'à la moindre cotisation sociale. la dernière tranche d'imposition est de 56%. Pour obtenir 8,4 millions « nets » (deux fois le plafond annuel de l'impôt de solidarité sur la fortune, l'ISF), il faut en gagner 20. »
p.71 : « l'argent qui n'existe pas officiellement devient donc, au moment même où la vie publique est de plus en plus polluée par la corruption, un sujet définitivement tabou. Le silence qui l'entoure a favorisé toutes les dérives. Elles se résument à une situation troublante qui n'est jamais abordée: celle d'une classe politique à petits revenus mais à gros patrimoines. »
p.76 : « Et les Lang ? Profession de Jack: il initiait ses étudiants aux subtilités du droit public à Nancy avant de devenir ministre. Et Monique ? Sans profession. De quoi faire de petites économies ? Sans doute. Pourtant un miracle s'est produit de nature à redonner espoir à tous les enseignants de France. Ce couple de gauche comblé par la politique profite pleinement de son magnifique appartement situé place des Vosges, dans l'un des plus beaux quartiers de Paris (évaluation pessimiste: 5 millions de francs) et d'une ravissante maison avec piscine - mais l'intéressé préfère parler d'un « bassin » - achetée dans le Lubéron (évaluation très raisonnable: 2,5 millions de francs). Comment expliquer cette réussite magique ? Dans l'état actuel du droit français impossible d'en écrire plus. »
p.78 : « Contrairement à la légende pieuse entretenue par les serviteurs du culte, Mitterrand aimait donc l'argent. »
p.80: « La différence entre la France et l'Italie c'est qu'en Italie la mafia et l'Etat sont séparés. En France, c'est la même chose. »
p.80 : « Que de commissions occultes en racket sur les marchés publics, de bureaux d'études en emplois fictifs, la corruption a fini par devenir une composante importante de cette « exception française » qui fait la fierté de nos chroniqueurs. De ronds ­points inutiles - en Europe la moitié sont implantés en France - en ponts surfacturés, de grandes bibliothèques en palais des congrès, tout est prétexte, aujourd'hui encore, en dépit des lois de « moralisation » de la vie politique et des incarcérations, à faire payer au contribuable le train de vie des partis. Et l'enrichissement de certains élus. »
p.86 : « Bien entendu, ces emplois fictifs ne sont pas l'apanage de la droite. L'affaire de la MNEF a montré que les salariés fantômes sévissaient aussi à gauche. Des militants socialistes en ont profité. Certains proches de Jospin comme le patron de la fédération PS de Paris Jean-Marie le Guen ou Jean-Christophe Cambadélis, ont bénéficié de salaires ou d'honoraires de circonstance, parfois même en les cumulant avec leur traitement de députés. L'idée que leurs revenus provenaient d'un argent qui aurait du aller aux étudiants ne les empêchaient manifestement pas de dormir. »
p.88: « Dans le classement imparfait basé sur le niveau suspect des échanges commerciaux avec des régimes peu honorables, on trouve dans le groupe de tête des trois pays favorisant les marchés générateurs de copieux pots-de-vin, la Belgique, la France et l'Italie. S'ils avaient lu le Time, MM. Juppé, Leclerc, Minc et associés sauraient qu'aux yeux du principal organisme qui mesure la corruption dans le monde, Transparency International, la France se rapproche dangereusement du Nigeria et de la Bolivie, deux nations encore plus mal classées.
Que s'est-il passé ? Comment sommes-nous entrés, en deux ou trois décennies, dans la catégorie des pays en voie de sous­ développement sur ce plan ? La réponse tient en peu de mots: explosion du coût des campagnes, politisation croissante de la haute administration, absence de contre-pouvoirs et de financement public de la vie politique, Sans oublier l'affaiblissement de l'intégrité d'élus sélectionnés par des bureaucraties parisiennes de plus en plus gourmandes en cash.
La réalité, aujourd'hui, c'est que presque tous les aspects de la vie publique font l'objet d'un racket par les partis. »
p.110: « L'omerta française, c'est aussi cela: le RPR se servait largement. Le PS ramassait les miettes. Donc, tout le monde se taisait. »
p.111 : « Mais l'adhésion est si tentante! Ils sont les représentants du peuple, l'incarnation de la Nation, les gardiens des institutions. L'ETAT, c'est eux. Et leur carrière se rejoue périodiquement dans le secret de l'isoloir. Comment, dans ces conditions, tolérer sans sourciller la critique ou pis, la révélation désagréable ? »
 p.122: « Après des années de règne à la Chancellerie, Paul-André Sadon, ancien procureur général de Paris, âme damnée de quatre gardes des Sceaux, a livré quelques-uns de ses secrets à deux journalistes du Monde. A l'une de leurs questions sur l'indépendance du juge d'instruction, il répond: « Mais, croyez-vous que le juge d'instruction soit parfaitement indépendant du président du tribunal qui le note, ou du premier président, lequel est choisi par le pouvoir ou le Conseil supérieur de la magistrature avec un Conseil particulièrement attentif ? »
 p.123: « Ce qui est vrai des juges d'instruction l'est a fortiori des membres du parquet, qui dépendent, eux, étroitement de la hiérarchie. « Il ne faut jamais oublier que ce qui occupe le plus un procureur, c'est d'enterrer les affaires », s'amuse Arnaud Montebourg, avocat qui a bataillé sur l'appartement d'Alain Juppé et sur ceux des enfants Tiberi, et qui est devenu en 1997 député socialiste de Saône-et-Loire. »
p. 129 : « Julliard écrivait même, à contre-courant de ses distingués confrères : « Les moeurs politiques françaises souffrent aujourd'hui d'une véritable gangrène. »
p. 159 : « L'homme du 20 heures attaque l'hebdomadaire en référé le 4 août - nuit de l'abolition des privilèges, il est vrai que c'était en 1789, au titre de la présomption d'innocence. »
p.171 : « L'autocensure par définition invisible, est ainsi devenue la forme la plus aboutie de l'omerta française. Supplice moderne, les journalistes sont contraints de mutiler eux-mêmes leur travail lorsqu'ils s'attaquent au coeur du système mafieux. »
 p.174: « L'omerta française est donc une réalité. Mais une réalité à géométrie variable.
Chaque média, chaque journal, chaque maison d'édition est traversée par des rivalités ou des clivages idéologiques qui, heureusement, laissent parfois filtrer un lambeau de vérité. »
p.177: « D'ailleurs, une des meilleures manières d'étouffer un scandale est qu'il soit publié par Minute: le reste de la presse considère ensuite le sujet comme indigne d'être traité. Ce fut le cas pour Mazarine, l'appartement du quai Branly, la résidence secondaire de Souzy-la-Briche... André Laurens, ancien directeur du Monde, confirme cette tournure d'esprit : « Longtemps, le fait que d'éventuelles vérités dérangeantes fussent véhiculées par l'extrême gauche ou l'extrême droite, a servi de parade convaincante pour en dénier la valeur. » L'information n'aurait-elle pas de valeur en elle-même ? Eh bien non : « Ce qui comptait, confesse ce journaliste politique autrefois influent, c'était le positionnement politique, le statut social, le niveau d'influence dans Je milieu parlementaire, le prestige et la qualité du verbe. » En deux mots: le politiquement correct. »
 p.193: « C'est d'ailleurs Roger Frey qui proposa au Général, à la veille de l'élection de 1965, de sortir dans la presse la fameuse photo où l'on voit ensemble Pétain et Mitterrand. L'homme de la France libre refusa : pour ne pas porter atteinte à la fonction présidentielle, dit-il, au cas où celui qu'il appelait aimablement « l'Arsouille » l'occuperait un jour. Les Français n'étaient pas jugés assez intelligents pour se faire leur propre opinion. »
p.200 : « Mais, à vrai dire, un seul homme dans la presse française avait depuis des années brisé la loi du silence franco-corse. Guy Benhamou n'a cessé d'alerter l'opinion dans les colonnes de Libération sur l'ampleur des règlements de comptes locaux et les complicités favorisant le statu quo, sans oublier la terrible responsabilité des élus et de trois ministres de l'Intérieur ­Pasqua, Joxe et Debré - dans cette dérive qui a gangrené le coeur de l'Etat. »
p.201 : « Les (mauvaises) habitudes ne se perdent pas facilement. Car, mis à part Guy Benhamou, rares sont les accrédités chargés des affaires de police à avoir, avant l'assassinat du préfet, décrit dans leurs articles la manière dont les nationalistes corses s'y sont pris pour s'attirer les complaisances des ministres de l'Intérieur. Rien sur les instructions données aux patrons successifs de la police de ne pas inquiéter les responsables, souvent identifiés, d'attentats ou de meurtres. Rien sur ces fonds secrets que le ministre Pierre Joxe attribua généreusement à certains mouvements extrémistes pour obtenir une illusoire « trêve des attentats ». Rien non plus sur cet argent africain qui avait auparavant profité à ces mêmes nationalistes grâce à l'obligeance du prédécesseur de Joxe, Charles Pasqua, plus ferme en paroles qu'en actes avec cette Corse où il a recruté de si nombreux amis politiques. »
p.202 : « Récemment, quatre-vingt-seize journalistes et producteurs ont fait leur autocritique. ils ont reconnu pendant des années avoir « déformé les faits » et « fabriqué de fausses nouvelles » avant de présenter leurs « regrets » au public. Ça se passait en Corée du Sud. »
p.205 : « Dans n'importe quel pays un journaliste « acheté », membre de surcroît de la hiérarchie, et ayant reconnu les faits, serait licencié et poursuivi en justice. Mais nous sommes en France. »
p.207 : « Ce qui est plus intéressant, c'est ce qui se produit à partir du moment où ce tien financier dérangeant - ne parlons pas de corruption! - entre une entreprise et un journaliste est révélé à la hiérarchie et à certains collègues. Ceux qui savent s'empressent de se taire. C'est le premier échelon de l'omerta. »
p.211 : « Il faut donc qu'un scandale éclate pour que les dirigeants réagissent. En temps ordinaire, tout le monde se garde bien de poser des questions sur des frontières floues qui séparent la « prestation » de la « corruption ». « C'est une vieille tradition française, remarque l'éditorialiste Philippe Meyer. Au début du siècle, c'est grâce aux enveloppes distribuées par l'ambassadeur du tsar aux joumatistes que l'emprunt russe a connu un tel succès. »
 p.213: « Un peu plus tard un tract de la CGT circule, mettant en cause la directrice adjointe de l'information, Ariette Chabot. Intitulé du tract : « Ariette fait son ménage à France-Telecom. » Quelques jours auparavant, au MIPTV de Cannes, Xavier Gouyou Beauchamps, président de France Télévision, avait déclaré : « Nous ne sommes pas des flics, mais si on nous apporte des preuves, nous les regarderons. »
La CGT, justement, semble assez bien renseignée sur la prestation d'Ariette Chabot. C'était en avril 1996, au moment du débat sur la privatisation de France-Telecom. La journaliste a réalisé une opération de « communication interne » pour l'entreprise, qui consistait notamment à interviewer son P-DG, Michel Bon, et des salariés sur le thème de la libéralisation des télécommunications. Ariette Chabot, qui est en même temps une éditorialiste politique avisée, n'a-t-elle pas vu le contenu très politique d'une telle prestation ? En tous cas, l'affaire va coûter son poste à. . . une autre journaliste. Eve Métais, déléguée CGT, est en effet à l'origine du scandale. Elle est aussitôt écartée de sa fonction de numéro 2 du service économique. Officiellement pour avoir insulté sa supérieure hiérarchique, Française Laborde, au cours d'une réunion interne qui a tourné au pugilat. En réalité, pour avoir révélé le « ménage » d'Arlette Chabot. Cette sanction est évoquée très discrètement par la presse.
Il faut dire qu'Eve Métais était depuis un moment sous surveillance. En septembre 1994, elle avait une première fois subi les foudres de sa hiérarchie pour avoir « manqué de respect » à Nicolas Sarkozy, ministre du Budget, porte-parole du gouvernement et favori du premier ministre de l'époque Edouard Balladur. Un soir où le jeune espoir d'alors s'était invité au journal de 20 heures pour présenter quelques mesures fiscales propres à amadouer le contribuable - car ce sont, parfois, les invités qui s'invitent sur les plateaux- elle osa faire un sujet démontrant que la baisse d'impôt annoncée aboutirait en réalité à un alourdissement de la fiscalité. Cette séquence rendit le ministre du Budget furieux. Si furieux que ses supérieurs demandèrent à Eve Métais d'aller s'excuser auprès de lui. Parce que les chiffres qu'elle avait présentés à l'antenne étaient faux ? Non. Simplement parce qu'il n'était pas « convenable » de mettre ainsi le ministre face à ses contradictions. »
p.216 : « L'enveloppe en liquide est facultative. Souvent, un beau voyage suffit pour amadouer les reporters en mal d'exotisme. L'industrie pharmaceutique offre en pagaille des voyages gratuits aux journalistes médicaux pour qu'ils assistent à des congrès dont elle finance également l'organisation, dans des lieux qui n'ont rien de repoussant. Quand une grande entreprise est ennuyée d'avouer de mauvais résultats, son PDG décide d'aller les annoncer en Australie ou en Nouvelle-Zélande, où il convie une partie des journalistes économiques. Le climat océanien semble avoir opéré: les articles ne seront pas trop critiques. L'exemple le plus caricatural reste celui de Jacques Crozemarie. Le fondateur de l'ARC ne reculait devant aucun sacrifice lorsqu'il s'agissait de s'attirer les bonnes grâces des médias. Venise, la Chine, les Antilles : les « attachés » de l'ARC répondaient en masse à ses invitations, puisqu'ils furent plus de trente à arpenter la Grande Muraille grâce aux dons contre le cancer. »
p.217 : « Dîner en ville à Paris. On y par{e de ces élites qui n'inspirent plus guère confiance aux français. L'un des invités trouve le procès excessif. Sans le dire ouvertement, il y voit un réflexe populiste, poujadiste, qui fait naturellement « le jeu de l'extrême droite ». O'ailleurs, ajoute.-t-il en se levant pour passer à table, à part la corruption et le chômage, tout ne va pas si mal en France. »
p.218: " Trois cent soixante-quinze élus mis en examen, selon les chiffres officiels du ministère de l'Intérieur en 1998 ? Trois millions de chômeurs ? Un million de SOF ? Trois à quatre millions de familles au niveau du seuil de pauvreté: c'est pour ce couple de gauche le prix du progrès. L'idée qu'il ya peut-être un lien entre l'explosion des dessous de table, le gaspillage de l'argent public et le retour de la misère pour beaucoup ne semble pas les effleurer. "
p.229: « Avri11997. Un ancien commissaire, Patrick Rougelet, s'apprête à publier un livre violent sur les méthodes de l'une des dernières polices politiques du monde: les Renseignements généraux, largement mis à contribution par les différents gouvernements depuis cinquante ans. On y apprend comment il a espionné Le Monde, l'existence de notes des RG sur les voyages galants de Giscard en Centrafrique, lorsqu'il était à l'Elysée, l'impunité de certains délits d'initié commis autrefois au sein d'un service, les soupçons de corruption que nourrissent certains juges envers la sous-direction des courses et jeux ou encore la façon dont certains policiers importants se constituent des dossiers compromettants sur la classe politique pour sauver leur tête éventuellement menacée par une alternance. Souvent cité: le directeur des RG, Yves Bertrand. Pour lui, ce livre est une bombe: il contient de quoi nourrir de regrettables polémiques, d'autant que l'auteur, qui a été révoqué de la police, n'a plus rien à perdre. »
p.231 : « On ne saura que deux ans plus tard, en mars 1999, que le procès-verba1 de l'IGPN (la « police des polices ») qui a conduit à la révocation du commissaire avait été trafiqué. »
p.232 : « Malgré l'énergie déployée en haut lieu pour enterrer le livre, on va en parler. ~un des responsables de la rédaction de France 2, Pascal Guimier, accepte de lire le livre. Michèle Fines réalise un reportage incisif qui passe dans le journal de 20 heures. Michèle Cotta ose consacrer sa chronique matinale de RTL à l'ouvrage. Quelques semaines plus tard, elle veut inviter l'auteur à son émission dominicale, sur France 2. Jean-Louis Debré, qui se croit toujours au temps de l'ORTF - et de son père ­lui fait savoir que ce serait « inopportun ». Elle n'en a cure. Rougelet sera sur le plateau de « Polémiques » ce jour-là. Quant à Michel Field, qui anime alors une émission l'après-midi sur Europe 1, il interrogera l'auteur pendant deux heures entières et fera état à l'antenne des pressions qui se sont exercées sur lui juste avant l'émission. »
p.233 : « Pourquoi des connivences aussi fortes ? La longévité professionnelle joue un grand râle. Flics et journalistes font carrière ensemble. A l'image de leurs confrères des services politiques qui vivent finalement la même vie que les élus. Ils ont trente, quarante puis cinquante ans et finissent par penser (à défaut de se l'avouer) : « Nous nous sommes tant aimés... »
p.234 : « Les frontières entre 1a presse et la police finissent par devenir de p1us en plus floues. Pierre Feuilly fut longtemps un pilier du service des informations générales à l'AFP et un syndica1iste influent dans la maison. Lorsqu'il embauchait un journaliste, il consultait ses amis flics. Rien de grave ? Peut-être. Pourtant, certains de ses confrères pensent que ces conversations où l'on évoquait la personnalité des candidats n'étaient pas sans conséquences. Celui qui était mal vu de la hiérarchie policière avait-il autant de chances que ses concurrents ? Pas sûr. La bénédiction de la place Beauveau, sollicitée officieusement, n'était pas neutre. Et puis, était-il indispensable de montrer à tel directeur du ministère le questionnaire d'embauche rempli par un candidat ? Ces bonnes manières feraient scandale à l'étranger. C'est évidemment une coïncidence mais il se trouve que, lorsque le juge Jean-Pierre perquisitionna les locaux d'Urba, l'AFP, première agence de presse française, fut atteinte d'un brusque dysfonctionnement Alors que ses dépêches concernant l'actualité brûlante sortent en général en temps réel, il fallut près de vingt-quatre heures pour que le service de Pierre Feuil\y, par ailleurs militant au PS - tendance Poperen - répercute cet événement. Ce ratage est d'autant plus funeste que le juge fut instantanément dessaisi - par fax ! ­du dossier par le garde des sceaux, le socialiste Henri Nallet, ancien responsable, encore une coïncidence, de la campagne de Mitterrand en 1988. »
p.236 : « Ce qui est sûr, c'est qu'en dix ans de « Droit de savoir », ce journaliste n'a jamais diffamé la police nationale ou le ministère de l'Intérieur. Les « bavures » ? Quelles « bavures » ? Les flics ripoux ? Ne connaît pas. L'accueil dans les commissariats ? Pas un sujet ça, coco ! Les manipulations, les enquêtes orientées ? Les écoutes téléphoniques ? Les violences en garde à vue ? Les caisses noires de certains services de police qui permettent d'arrondir tes fins de mois ? Mais puisqu'on vous dit que ça n'existe pas. Pas plus que les boites de nuit protégées par les commissaires - sur les Champs-Elysées ou ailleurs. Ou les maisons closes protégées par d'anciens avocats proches de Mitterrand devenus ministres et que l'Intérieur ne ferme pas parce qu'on y récolte des « tuyaux » utiles. Ou les « notes blanches » du ministère mettant en cause le goût pour les petits garçons de ce journaliste chargé des affaires politiques ou de cet ancien conseiller d'Alain Juppé à Matignon Ce n'est pas le genre de la maison! O'ailleurs, si ça existait, les accrédités en parleraient, non ? »
p.241 : « Certains rapports, comme ceux que nous avons entrepris sur la fonction publique, posent en effet des problèmes de présentation ». Pourquoi ? « Les données récoltées, poursuit ce responsable, risquent de heurter le contribuable: comment lui dire que des fonctionnaires de la Direction des Impôts ne déclarent pas certaines de leurs primes au fisc ? Et que, bien sûr, la "maison" ferme les yeux ? »
p.244 : « Le rapport sur la mise à disposition des personnels enseignants auprès des syndicats au ministère de l'Education nationale en est l'illustration. Même si le titre paraît soporifique, cette étude contient de la dynamite: une vérité difficile à faire passer, à savoir l'incroyable complaisance des directions d'administration centrale, mais aussi des ministres successifs vis-à-vis des syndicats. Il y a de la cogestion dispendieuse dans l'air et de furieuses polémiques à attendre notamment avec le SNES. La MNEF ? Le scandale auquel plusieurs caciques du PS sont mêlés éclate en 1998. Mais il attend en coulisse depuis un moment... Quatorze ans exactement A deux reprises, la Cour a préféré enterrer le dossier. En 1983, un premier rapport dénonce des frais de personnel exorbitants, un déficit abyssal et quelques privilèges bien éloignés de la vie quotidienne de l'étudiant moyen. Les erreurs de gestion relevées sont si impressionnantes qu'on décide, dans un premier temps, de déférer le président et le directeur général de la MNEF devant la Cour de discipline budgétaire et financière (CDBF), une sorte de banc d'infamie dans le monde en général assez indulgent des ministères. »
p.245 : « Mais il y a mieux encore: le rapport Blanchard, rédigé en 1984. Il n'existe tout simplement pas de terme officiel pour qualifier son degré de classifIcation. Même avec beaucoup d'imagination, il est difficile d'envisager en quoi il pourrait menacer l'intérêt national. Ce texte, commandé par Pierre Mauroy quand il était à Matignon, concerne les primes et les rémunérations dites « accessoires » (ce n'est évidemment pas le cas) versées aux fonctionnaires. Ce document-là est, depuis quinze ans, mieux protégé que l'organigramme de la DGSE ou les secrets nucléaires de la Cogema. Il n'a été imprimé qu'en quelques exemplaires dont un pour le coffre de Matignon - mais tenu hors d'atteinte des conseillers, même les plus proches de Mauroy ­et un autre pour celui du premier président de la Cour. »
 p.247: « Entre la Saint-Sylvestre et la Saint-Valentin, la France connaît un rituel: la publication du rapport annuel de la Cour des comptes. La presse se charge d'en reproduire les extraits les plus pittoresques sur un sujet éternel: la gabegie politico­-administrative. Le rapport est une grande affaire. En effet, il représente moins de 15% des recherches de la Cour. Mais c'est ce qui est porté à la connaissance du bon peuple. La sélection des « morceaux choisis » obéit donc à des règles très précises mais - injustement - méconnues. Oui à la transparence, mais jusqu'un certain point. Chaque « chambre », spécialisée dans un secteur d'activité, fait donc un premier tri. Puis se réunit le « comité du rapport public », où siègent tous les présidents de chambre et quelques hauts fonctionnaires de la maison doués pour le déminage des dossiers mal engagés. Ce comité fonctionne dans le plus grand secret et ne rend de comptes qu'au premier président de la Cour des comptes. A l'issue de ces réunions, le choix des travaux jugés dignes d'être portés à la connaissance du citoyen se fait avec tact. Le reste, soit 85% des enquêtes ? Il n'a, assure-t-on à la Cour, aucune valeur pédagogique. Ce n'est pas sûr. »
p.251 : « C'est dans un secteur inattendu que la résistance est la plus opiniâtre…. et la plus efficace: celui de l'agriculture.« Les subventions aux agriculteurs, leurs mécanismes, leurs montants, cela fait partie des secrets les mieux gardés de France, assure un magistrat de la Cour. Il y a là des milliards de francs dépensés sans contrôle. Mais aucun premier ministre n'a jamais voulu y toucher, par clientélisme à l'égard du monde rural, mais aussi par peur de ce que l'on allait trouver et des réactions de violence que cela pourrait provoquer. »
Mais c'est quand on touche à l'argent-qui-n'existe-pas - primes en tout genre échappant au cootrôle du Parlement - que l'ambiance se dégrade vraiment A Bercy, au cabinet du ministre, on fait par exemple savoir à la Cour que la rallonge budgétaire qu'elle a réclamée pour l'année suivante risque, vu les circonstances, de ne pas être accordée. Frissons garantis rue Cambon !»
p.252 : « Les primes des trésoriers-payeurs généraux (TPG), ces super Comptables de l'Etat qui règnent sur tout un département ? Elles sont assises sur l'épargne qu'ils collectent. Au nom de quoi ? D'un arrêté secret, justement, pris pour la première fois en 1966. Cette soulte représentait tout de même, d!après les calculs de la Cour des comptes, la somme de 560 millions en 1995. Cent quarante autres millions revenaient aux ingénieurs de l'Equipement, au titre de leur activité de « conseil aux collectivités locales ».
Les TPG doivent à un autre arrêté secret d'être exemptés de taxe d'habitation. Anecdotique ? Pas vraiment. La plupart d'entre eux bénéficient de très vastes logements de fonction, qui donneraient lieu à une imposition substantielle. Les préfets, qui acquittent en revanche la taxe d'habitation pour les palais départementaux qu'ils occupent, en savent quelque chose. Au total, ces règles dérogatoires au droit commun permettent de sortir dans la discrétion environ 1 milliard de francs chaque année. La Cour des comptes ne sait guère comment aborder ce chapitre embarrassant dans la grande enquête qu'elle a lancée depuis 1997 sur la fonction publique. Elle redoute probablement de réveiller le « poujadisme latent des français ». »
p.256 : « Malheureusement pour les étouffeurs, la pression de l'opinion se manifeste parfois. Elle contraint alors les élus à organiser un simulacre d'investigation sur un vrai sujet. »
p.257 : « Pourtant, les parlementaires disposent de moyens de pression considérables. Tout témoin qui refuse de répondre sous serment encourt une peine de deux ans de prison, 50 000 francs d'amende et la privation de ses droits civiques. De quoi faire réfléchir les plus récalcitrants. Pourquoi ces moyens ne sont-ils presque jamais utilisés ?
François d'Aubert, rapporteur en 1983 d'une commission d'enquête sur l'infiltration de la mafia dans le sud de la France, avait démasqué, à Grenoble, M. Pagano, un de ces nouveaux parrains venus d'Italie et tranquillement installés en territoire français. Que s'est-il passé ? Alain Carignon a porté plainte contre X. Contre l'intéressé et les milieux mafieux ? Non, le maire de Grenoble a mentionné dans sa plainte la volonté de « dénigrement et l'atteinte à l'image de sa ville »… Espérons que sa condamnation à quatre ans de prison pour corruption ne lui aura pas enlevé ce culot qui est le privilège des étouffeurs honoris causa. Quant au procureur de Grenoble, Michel Albarède, il s'est indigné de « l'atteinte directe à la présomption d'innocence » des personnes citées dans le rapport parlementaire. Sa réaction ? Il a ordonné de suspendre toutes les investigations policières sur le sujet. Précisons que M" pagano a depuis été extradé vers Agrigente pour y être jugé. Agrigente est une jolie ville de Sicile. »
p.262 : « Comment expliquer, cependant, les propos tenus par Pierre Lyon-Caen, avocat général à la Cour de Cassation ? Il rapporte que, lorsqu'il était procureur de Nanterre, au début des années 90, il recevait des plaintes de justiciables étonnés de voir leurs concurrents siéger dans la formation chargée de les juger. Que n'a-t-il à l'époque usé de ses pouvoirs pour en savoir plus ? »
p.263: « Mais il ne faut pas oublier qu'en 1980, soit dix-huit ans avant ce « grand bond en avant », l'IGAS (Inspection générale des affaires sociales) avait rédigé un rapport sur l'aide sociale fournie à l'Île de Beauté. On y apprenait qu'elle recevait de Paris « l'aide sociale la plus importante de la métropole ». « Statistiquement, exposaient leurs auteurs, il y a en Corse dix fois plus de titulaires du statut d'infirme que sur le reste du territoire français. » Des malheureux à qui on a coupé la langue ? »
p.268 : « Quant à l'homologation des tests anti-sida, elle fait l'objet d'un autre scandale, plus politique. Les laboratoires Abbott ont leur test. Les cabinets ministériels de Georgina Dufoix et d'Edmond Hervé - avec l'aval du conseiller de Matignon ­oeuvrent pour différer cette homologation, afin de laisser toutes ses chances à notre industrie nationale, représentée par Pasteur. Son ancien directeur, François Gros, sommité du milieu scientifique, conseille justement le premier ministre, Laurent Fabius. Son avis l'emportera lorsque la décision sera prise de «  retenir » - bloquer en jargon administratif -le test américain. La presse donne l'alerte, à la mi-juin 1985. Le premier ministre, annonce alors que le dépistage du Sida sur tous les dons de sang va devenir obligatoire. Annonce rendue effective par l'arrêté du 23 juillet. Il était plus que temps. chaque semaine, environ 200 personnes sont contaminées par le Sida à l'occasion d'une transfusion ou d'une perfusion. »
p.270: {( Avril 1989 : Le Canard Enchaîné reproduit une note de Michel Garetta aux distributeurs qui date de fin juin 1985 et stipule que {( la distribution de produits non chauffés reste la procédure normale tant qu'ils sont en stock ». Les médias ne réagissent pas.
L'administration, elle, s'agite. Et pense trouver une parade susceptible de calmer les hémophiles contaminés. En juillet 1989 est signé un protocole prévoyant leur indemnisation à raison de 30000 à 170000 francs selon les cas. Des chiffres dérisoires qui donnent une idée de la désinvolture que manifestent alors les grands commis de l'Etat. »
p.272 : La bombe explose le 25 avri11991, six ans après les faits. Anne-Marie Casteret reproduit dans L'Evènement du jeudi le compte rendu de la réunion interne du CNTS qui s'est tenue le 29 mai 1985. Celle-là même où, prenant acte que tous les lots sont contaminés, Michel Garetta décide de continuer à les écouler sans que cette décision provoque, au demeurant, la rébellion de ses collaborateurs. »
p.272 : L'émotion est si vive, le scandale si grand que Michel Garetta est acculé à la démission le 3 juin 1991. Une démission dorée, d'ailleurs, puisqu'il empoche quelque 3 millions de francs d'indemnités. Pour services rendus ? A qui ? Pas au milieu politique tout de même ? »
p.286 : Robert Flamant est directeur de l'Institut Gustave-Roussy (l'IGR), en ce début des années 80. Il n'a jamais accepté les diktats de Crozemarie. Il s'oppose à lui, dénonce ses pratiques dans la presse. Les représail1es pleuvent contre lui. Le « président-fondateur » coupe les vivres à I'IGR, à l'exception de subventions destinées à quelques médecins « amis ».
Sa méthode, en vérité, est une sorte de concentré des ingrédients nécessaires pour obtenir le silence. D'abord, tenir sa clientèle immédiate, en l'espèce les chercheurs, par le nerf de la guerre: l'argent. Une denrée d'autant plus précieuse qu'elle est très rare dans le secteur de la recherche médicale. Ensuite, nourrir des réseaux divers, dont beaucoup dans le cas présent trouvent leurs sources dans la franc-maçonnerie. »
p.288 : Le 26 avri11986, une interview de Jacques Crozemarie par Jean Miot - entre amis on se comprend mieux- rappelle le lecteur à son devoir : « Faites le geste d'adhérer à l'ARC. Ce geste, répété des millions de fois, nous donnera les moyens de progresser dans la lutte contre les cancers. »
Le 24 janvier 1991, en pleine bataille administrative sur l'enquête de I'IGAS, Jean Miot ne faiblit pas: il qualifie l'attitude gouvernementale d' « acharnement thérapeutique » (c'est le titre de l'article) : « Qui veut la mort de l'ARC ? Qui veut la mort de l'Institut Gustave Roussy ? Qui veut la mort de la recherche contre le cancer ? » s'emporte-t-il.
Au bataillon des journalistes médicaux, moins influents que Miot mais qui peuvent un jour publier un article - sait-on jamais ? Jacques Crozemarie propose des escapades touristiques. En Chine, à Venise, à la Martinique, au gré d'un symposium organisé par l'ARC ou d'un prix « scientifique » remis par son président. Le résultat est intéressant. La trentaine de journalistes qui répondent présents n'écrivent pas forcément du bien de l'ARC. A dire vrai, ils n'écrivent rien du tout. Mais le silence, dans ce cas précis, semble dé}à un résultat épatant au président-fondateur .
Les quelques récalcitrants, insensibles aux voyages, au chantage au cancer, devront encourir les foudres des tribunaux. C'est l'ultime ingrédient de la stratégie de représailles élaborée par Crozemarie. »
p.291 : « Martine Aubry, début 1999, a pris place dans la carriole bondée. Au milieu de la loi sur la CMU (Couverture maladie universelle), ses services ont glissé un article, le numéro 37, qui n'a rien à voir avec l'assurance-maladie pour les plus démunis. Ce petit texte n'est rien d'autre qu'un dispositif anti-transparence mûrement réfléchi par le ministère. Son but: éviter au public de savoir combien coûte l'hôpital, quels sont les services perfom1ants et les établissements qui soignent ma! L'article 37 fixe les conditions dans lesquelles les citoyens pourront avoir accès aux données anonymisées du PMSI (programme médicalisé des systèmes d'information) : « sur décision des ministres chargés de la Sécurité sociale et de la Santé ». Martine Aubry s'arroge donc, pour elle-même et ceux qui lui succèderont, le droit de trier les demandeurs d'information. »
p.292 : « Car la réalité est plus prosaïque. Ministres, hauts fonctionnaires de la Santé et des Affaires sociales, personne n'a vraiment intérêt à la transparence. Les premiers redoute qu'elle ne les oblige à prendre des décisions de restructuration impopulaires en fermant, par exemple, les établissements à risque. Les seconds détestent viscéralement que l'on mette le nez dans leurs petits tas de secrets.
Or, depuis 1997, trois journalistes se sont battus pour obtenir ces données. Elles leur ont servi à établir, pour le magazine Sciences et Avenir, une liste noire et un palmarès des hôpitaux repris dans un guide très documenté. La direction des hôpitaux refusant de leur communiquer les résultats du PMSI, ils ont saisi la CADA (Commission d'accès aux documents administratifs) qui leur a donné raison. Cet avis favorable a provoqué un grand affolement administratif qui donne une idée du degré d'ouverture du système.
La directrice des hôpitaux, Claire Bazy-Malaurie, sollicite le 13 août 1997 des instructions des directeurs de cabinet de Martine Aubry et de Bernard Kouchner, respectivement Dominique Marcel et Martin Hirsch : la demande de Sciences et Avenir provoque une vive agitation au ministère des Affaires sociales et de la Santé. Le caractère « public » des données contenues dans le PMSI ne semble pas enthousiasmer Mme Bazy-Malaurie. En haut fonctionnaire responsable, elle a commencé par ignorer l'avis favorable: « Compte tenu du caractère très récent de la notification de l'avis de la CADA, je n'ai pas, à ce jour, fait droit à cette demande d'accès aux bases, mais suis d'avis qu'il nous appartient d'assurer la diffusion de ces informations, avant que la presse ne fasse état de nos réticences à les lui fournir. »
Ce qui est formidable, avec la noblesse d'Etat, c'est qu'elle n'imagine pas que ses écrits internes puissent tomber un jour entre les mains de la plèbe. Elle y parle donc clair. Et ne fait pas mystère, ici, de la tentation de passer outre l'avis d'une commission dépendant d'un premier ministre, pour défendre l'opacité en vigueur. »
p.295 : « Nous sommes à Paris, au 5 bis de la rue de Rochechouart, ce dimanche 7 avril 1991. ThielTy Jean-Pierre va déclencher J'un des plus grands scandales des trente dernières ann~ Comment ? En décidant de perquisitionner les locaux d'Urbatechnic, la désormais célèbre pompe à finances du PS. Urba, c'est un sujet dont on ne parle pas, et avec lequel on ne plaisante pas. Le juge devrait le savoir. Il le sait, d'ailleurs. »
p.298 : « Enfin, dernière astuce, la perquisition, prévue pour le lundi, est avancée au dimanche. Le juge redoute que les responsables d'Urba profitent du week-end pour détruire les archives. Et que le procureur du Mans, Henri Bertrou, trouve une parade pour le stopper. « le dimanche matin, se souvient-il, j'ai fait mon ordonnance de transport au moment où je montais en voiture pour Paris. Sinon le procureur ne m'aurait pas laissé partir. »
La suite de la journée oscille entre pochade et scandale. Les étouffeurs paniquent. Au bluff, on essaie de faire croire au juge qu'il est dessaisi lors d'une halte qu'il fait au commissariat de Noisy-le-Sec, près du domicile du patron d'Urba, Gérard Monate. Le juge Jean-Pierre considère que son dessaisissement n'a pas eu matériellement le temps d'être prononcé. Il exige un papier. Il ne l'obtient pas. Il continue. Mais seul. Car les policiers ont reçu entre-temps ordre de la haute hiérarchie de ne plus l'assister. »
p.298 : « Tandis que le serrurier perce, que le juge fouille, le tribunal du Mans s'agite. Le procureur est revenu précipitamment de week-end, a contacté la Chancellerie. Tout seul, il ne peut rien dans l'immédiat. Il ya quand même quelques règles formelles à respecter, même pour neutra1iser un magistrat. Un membre du parquet ne peut dessaisir un juge dans de telles conditions. A peine monté dans la carriole des étouffeurs, le procureur Henri Bertrou appelle à son secours la présidente du tribunal, Marie-­Hélène Tric, qui fait le voyage d'Angers où elle réside, jusqu'au Mans. Celle-ci rédige une ordonnance de dessaisissement sur la base de l'article 84, utilisé habituellement pour remplacer un magistrat muté ou en congé de maternité. Des cas de figure assez éloignés de celui du juge Jean-Pierre.
Le temps est compté: dès que son dessaisissement lui aura été notifié, celui-ci, assisté de sa seule greffière, devra stopper sa perquisition. « Quand je suis arrivé, les flics bouclaient le siège d'Urba. l'un d'entre eux m'a dit: "Si vous continuez, on vous met en garde à vue." En France, un policier peut donc menacer d'arrestation un juge qui fait son métier. Une fois parvenu dans les bureaux d'Urba, il remarque six sacs poubelles fraîchement remplis de fines lamelles de papier: la broyeuse a fonctionné sans relâche.
Le dénouement de cette journée est navrant. Pour la machine judiciaire et ceux qui la commandent. Une magistrate du Parquet de Paris est dépêchée pour signifier son dessaisissement au juge. Quand celui-ci sort de son camp retranché, emportant cinq cartons de scellés, il découvre l'avocat d'Urba, Yves Baudelot, accompagné de sa secrétaire. « Tout le monde était comme fou. Baudelot a exigé une fouille à corps, sa secrétaire inspectait mon sac de voyage, raconte Thierry Jean-Pierre. Il avait été prévenu indirectement par Jean-Pierre Dintilhac, le directeur de cabinet du garde des Sceaux, qui orchestrait la manœuvre » Le garde des Sceaux est alors Henri Nallet. Ex trésorier de la campagne de François Mitterrand en 1988, il a toutes les raisons de connaître l'existence et l'activité d'Urba. Il traite le juge Jean-Pierre de « héros d'une équipée sauvage ». Son adjoint, l'inévitable Georges Kiejman, évoque quant à lui un « cambriolage judiciaire ». Gérard Monate le qualifie de « pervers » et de « juge vichyssois ». »
 p.301 : « Fin 1996, au moment où sept magistrats européens lançaient depuis Genève, à l'initiative du journaliste Denis Robert, un appel contre la corruption, le juge Jean-Pierre assure, dans une interview à Karl Zéro, sur Canal Plus, que tous les dossiers instruits par son confrère Van Ruymbecke sur les affaires d'enrichissement personnel ont été enterrés. « Selon lui, rapporte Françoise Giroud dans Le Nouvel Observateur, 800 personnes, la privilegiatura, tiennent tout et interdisent que la France soit un Etat de droit. Aujourd'hui, il se montrait plus mesuré, estimant que la pression de l'opinion publique contribue à faire sortir les affaires. »
p.301 : « La thèse a sûrement enchanté Michel Charasse. L'insubmersible sénateur du Puy-de-Dôme n'aime pas, lui non plus, les magistrats et ne s'en cache pas. Mais le mardi 23 juin 1998, lors de l'examen en séance de nuit de la réforme de la justice élaborée par Elisabeth Guigou, il « pète les plombs » (pour utiliser son langage imagé) : « Chez eux (les magistrats), on dirait qu'il y a soixante millions de pourris. C'est à croire que chez eux, il n'y a ni alcooliques, ni gens qui ne paient pas leur pension alimentaire, ni voleurs. » Selon l'ancien ministre, la corporation judiciaire se mettrait à l'abri de la loi: « C'est gratuité ou tarif réduit pour les gens de la maison car, contrairement à tous, les magistrats jugent tout le monde mais se jugent entre eux. Comme les maffieux. »
 p.305: « Inventaire des instruments, donc. Il est long, très long: quelle affaire, en France, est allée à son terme sans qu'elle fasse l'objet d'au moins une tentative d'étouffement ?
« Le moyen le p1us classique, le plus usité, poursuit ce magistrat, c'est de "s'en remettre à la sagesse du parquet" en comptant sur sa discrétion et sa docilité implicite. On attend de lut qu'il classe sans suite ou, st cela semble trop gros, qu'il ouvre une enquête préliminaire, conduite et contrôlée par lui. Dans ce dernier cas, il est conseillé de la faire traîner en longueur en attendant des jours meilleurs. Puis, longtemps après, il est planifié de classer sans suite en espérant que cette opération de clôture passe inaperçue. »
p.306 : « Mais il y a aussi des hommes courageux. Des magistrats qui ne craignent pas d'enterrer des affaires médiatisées ! C'est ainsi que Gabriel Bestard, procureur de la République de Paris, nommé par Jacques Toubon et remercié par Elisabeth Guigou, est réputé pour ses capacités. Sa spécialité ? Enchaîner les classements sans suite en cadence.
A peine nommé procureur de Paris, il neutralise, le 22 novembre 1995, l'affaire de la maison louée à un prix d'ami par Chirac rue du Bac.
Puis, très vite, ce sont des histoires de femmes de ménage, d'achats de produits d'entretien et de linge de maison qui viennent empoisonner la vie quotidienne du procureur.
C'est en effet triste pour lui mais c'est ainsi, le monde est laid : Camille Cabana et Robert Pandraud, respectivement ex-­secrétaire général de la Ville de Paris et ancien directeur de cabinet de Chirac à la mairie, ont utilisé pour leurs besoins personnels des employés municipaux, comme d'habitude payés par le contribuable parisien. »
 p.307: « Juste un court moment de répit, et la Mairie de Paris se rappelle au bon souvenir de M.Bestard. Cette fois en la personne du nouveau maire, l'excellent Tiberi. Sa bonté paternelle l'a perdu. Il a attribué à son fils Dominique un appartement de la Ville alors qu'il était président de l'Office des HLM. Certains contribuables parisiens, vicieux, y voient une « prise illégale d'intérêt ».
Le procureur de la République de Paris ne partage pas du tout cette analyse. Classement. Mais le sort s'acharne sur le procureur. Deux mois plus tard, en juin 1996, le juge Halphen, qui instruit à Créteil l'affaire des HLM de la Ville de Paris, transmet à Gabriel Bestard le même dossier « Tiberi et fils », qui lui est arrivé par une autre voie. Ce magistrat de bon sens va ­t-il trahir sa réputation naissante ? Le classement sans suite semble en effet bien plus difficile que la première fois. D'une part, ce n'est pas une association de contribuables, mais un juge d'instruction qui lui soumet ce dossIer. D'autre part, le juge Halphen lui a adressé de nouvelles pièces, qui laissent à penser que des travaux dispendieux ont été réalisés dans l'appartement attribué à Dominique, fils de Jean. Le samedi 29 juin 1996, pourtant, Gabriel Bestard montre son attachement aux traditions: il classe sans suite, pour la seconde fois en deux mois, cette exaspérante affaire Tibéri.
Son prédécesseur avait, fui, inventé un nouveau concept judiciaire: celui du « classement sous conditions ». Bruno Cotte avait été confronté à une situation qui requérait assurément doigté et subtilité.
Nous sommes en 1995. L'homme qui ignorait tout des m(Surs de l'office des HLM de sa ville, vient d'être élu président de la République. Son premier ministre, Alain Juppé, occupe -lui aussi - un appartement de la Ville de Paris, et pas exactement un F3. Il paie un loyer qui comblerait de bonheur n'importe quel locataire parisien et a, en outre, réduit le loyer du logement (Ville de Paris bien sûr) attribué à son fils alors qu'il était maire adjoint chargé des finances. Pas besoin d'être Bruno Cotte pour soupeser le problème: classer sans suite, c'est se ridiculiser; ouvrir une information, c'est contraindre un premier ministre à la démission pour cause de mise en examen. Cruel. Créatif, Bruno Cotte choisit de classer le dossier, mais à condition que les Juppé déménagent. La République est sauvée !
Sa trouvaille fait rapidement école dans toute la France. »
p.309: « La « panoplie de l'étouffeur judiciaire » fournit en effet un instrument de rêve pour qui ne veut ou ne peut, en parquetier obéissant, s'en tenir au simple classement d'un dossier embarrassant: l'enquête préliminaire. « Celle-ci présente, explique un magistrat, un avantage majeur: c'est le parquet - c'est à dire le pouvoir bien souvent- qui la diligente. Il peut donc l'orienter, la freiner, la recadrer sans devoir composer avec un quelconque contre-pouvoir. »
p.314: « Il y a, chez certains magistrats instructeurs, une louable préoccupation. Celle de « laisser du temps au temps ». Un dossier l'illustre bien. La Fédération nationale de la mutualité française (FNMF) a déposé, en 1993 et 1994, trois plaintes pour tentatives d'escroquerie visant son ancien directeur financier. C'est le juge Marie-Pierre Malignier-Peyron qui est chargée de les instruire. L'un des dossiers concerne la participation de la FNMF dans le rachat de Néopost, la branche de traitement du courrier d'Alcatel. Cette opération, assure la FNMF, est entachée de nombreuses irrégularités.
Vrai ? Faux ? Le dossier devient sensible à cause de la personnalité qui a organisé le tour de table pour le rachat de Néopost : Jean-Marie Messier, alors associé-gérant chez Lazard, aujourd'hui PDG de l'ex-Compagnie-générale-des-Eaux qui a changé­ de nom il faudra vous le dire combien de fois ! Il est un des hommes les plus puissants de France. Quatre ans plus tard, l'instruction n'a pas vraiment avancé. Ou plutôt si: elle s'achemine lentement mais sûrement vers un heureux dénouement: le non-lieu pour tous. »
 p.316: « Même scénario dans le dossier des HLM de la Ville de Paris, instruit par Eric Halphen à Créteil, ou dans l'affaire du réseau de prostitution de luxe prise en main, à Paris, par Frédéric Nguyen. Ce juge s'est vu refuser sept réquisitoires supplétifs. Sept. Est-ce parce que le dossier, outre quelques personnalités du spectacle, pouvait aussi - surtout - importuner des émirs amateurs de chair fraîche et d'armes made in France ? »
p.317 : « Jouer la montre donc. Justement, les orfèvres ne manquent dans les différents parquets de France. »
 p.319: « Un étrange phénomène apparaît aussi lorsque éclate un scandale menaçant pour le pouvoir: des pièces importantes du dossier disparaissent. Dans l'indifférence générale. Ce climat peut avoir des répercussions très concrètes sur le déroulement de l'enquête. »
 p.322: « En Italie, la traque de l'argent-qui-n'existe-pas et la lutte contre la mafia doivent beaucoup à une petite réforme: les policiers chargés d'assister les juges spécialisés dans les affaires financières leur sont hiérarchiquement rattachés. En France, ils ne dépendent, « in fine », que d'une personne, le ministre de l'Intérieur. C'est plus qu'une nuance. Cette organisation se révèle fort utile. Car les inspecteurs sont censés informer à tout instant leur hiérarchie de l'avancement de leurs enquêtes. On l'a constaté le 27 juin 1996. Lorsque le juge Halphen rend une visite surprise à Jean et Xavière, place du Panthéon, il déclenche la panique. Sur ordre, les policiers qui doivent perquisitionner l'appartement l'abandonnent. »
 p.323: « De l'assassinat du prince de Broglie à l'affaire Carrefour du Développement, en passant par tes Irlandais de Vincennes, le principe est toujours le même: les seconds couteaux paient pour les caïds et les ministres (ce sont parfois les mêmes). »
p.325 : « Les successeurs de V GE ne se priveront pas toujours de cet instrument. Le plus direct, de ce point de vue, fut certainement- hé oui! - Michel Charasse. Ministre du Budget, il déclara un jour à deux journalistes de la défunte Cinq que leur mauvais esprit, s'il persistait, leur vaudrait un jour un contrôle fiscal. Jamais de telles menaces n'avaient été aussi clairement énoncées par un responsable ministériel. Il est vrai que Charasse a toujours eu un sens un peu particulier du rapport de force. »
p.328: « L'omerta française ne serait pas ce qu'elle est sans une sérieuse panoplie de dissuasion. Cibles: les bavards et les imprudents. Lorsqu'ils ne respectent pas les connivences qui régulent en temps normal le système, il leur arrive de vrais ennuis. Comme dans toute stratégie m1litaire, il existe une graduation des sanctions. Pas de loi du silence possible en effet sans représailles efficaces. D'abord les avertissements. Ca ne suffit pas ? Au placard. Des fortes têtes ? Licenciées ou révoquées. On continue à parler ? Les étouffeurs conseillent l'hôpital psychiatrique. On s'entête ? Des coups de fil menaçants. Toujours pas de résultats, on sort les gros bras et les calibres. »
 p.330: « Dans le domaine judiciaire, la technique est éprouvée depuis longtemps. Elle est d'une admirable simplicité. Un procureur peut toujours ouvrir une information judiciaire. Mais s'il le fait, qu'il ne vienne pas se plaindre du piétinement de sa carrière. »
p.332: « Cette volonté de faire taire toute opinion critique est, hélas, chez nous, largement partagée. Droite et gauche, même combat sur ce plan...
p.335 : « Albert Lévy s'est ensuite intéressé au meurtre de Yann Piat, ce qui n'est pas aberrant pour un membre du parquet de Toulon. Mais il n'a pas ménagé ses critiques sur le déroulement de l'instruction menée par le juge Thierry Roland. Il est même venu témoigner au procès, début 1998, pour relancer l'idée d'une piste politique et dire qu'on n'avait, selon lui, pas trouvé le(s) vrai(s) coupable(s). Pour tous ceux qui ont suivi, de près ou de loin, cette ténébreuse affaire, Albert Lévy est perçu comme un reproche vivant Une poignée de juges qui dirigent le tribunal de Toulon et entretiennent d'amicales relations avec Thierry Roland, sont fort irrités. Pour qui se prend-il, ce substitut ? Le patron du SRPJ de Marseille, qui, lors de l'enquête sur le meurtre de Yann Piat, n'a pas transmis à la justice toutes les informations en sa possession, est lui aussi énervé. Certains de ses adjoints ne sont pas de meilleure humeur.
C'est dans ce contexte qu'AIbert Lévy est brusquement suspecté de parler à des journalistes. Un crime aux yeux des notables locaux et des nomenklaturistes parisiens. Filatures, écoutes téléphoniques, on lance le grand jeu. »
p.338 : « Un gendarme s'est lui aussi retrouvé en mauvaise posture. Il a eu en effet l'infortune d'être mêlé à deux affaires d'Etat Il s'appelle Candela, mais personne ne le connaît, à l'exception de ses collègues, de quelques joumalistes et d'une poignée d'Excellences à Paris. »
 p.338: « Lorsque Saincené, en 1994, se suicide donc selon la version officielle, le gendarme est l'un des enquêteurs. Que découvre-t-il exactement ? Lui seul le sait Ce qui est sûr, c'est que des informations compromettantes lui parviennent A peu près à la même période, éclate dans le Midi le scandale de l'institut de danse qui sera encore plus vite étouffé. Un homme de gauche mêlé à cette sordide affaire de pédophilie, un professeur traité parla justice de l'arrière-pays niçois avec une exceptionnelle mansuétude, un avocat qui meurt mystérieusement, des juges qui parlent à des journalistes qui n'écrivent rien, un procureur saisi des faits mais qui hésite à agir: tous les ingrédients d'un incroyable scandale sont réunis. Le gendarme, lui, a fait son métier, interrogeant notamment des victimes et leur famille et répercutant à sa hiérarchie ce qu'il apprend. C'en est trop pour l'institution. Le fonctionnaire zélé voulait être muté pour échapper à un climat local qui lui pesait ? Ses V(BUX sont exaucés. Au-delà de ses espérances même puisqu'il est désormais exilé dans les DOM- TOM. L'homme en sait trop : il ne lui reste plus qu'à se faire oublier. »
p.339 : « La politique en France s'accommode souvent d'une règle non écrite: le dénonciateur est éliminé avec plus de vigueur que le coupable. »
p.342: « Les anciens premiers ministres ne sont pas mieux traités. Quand Michel Rocard estime, dans une interview à la Revue de droit public, en novembre 1998, que François Mitterrand n'était pas un « honnête homme. et lève un peu le voile sur les rapports du premier cercle mitterrandien avec l'argent, éventuellement public, le trio infernal Charasse-Dumas-Lang - ça ne s'invente pas ! - ne tarde pas à réagir. C'est Jack Lang qui va le plus loin, utilisant l'inusable thèse « psychiatrique »  Michel Rocard a manifestement pété les plombs. J'ai de la peine pour lui. C'est un homme de valeur qui s'égare dans le ressentiment. Quelques jours de repos lui permettront sans doute de retrouver le chemin de la sérénité. » Et pourquoi pas des électrochocs tant qu'on y est ?
Les détracteurs d'Eva Joly, qui a eu l'occasion de se faire quelques ennemis ces dernières années, ne procèdent pas autrement « En fait, les politiques de tous les horizons souhaiteraient que soit stoppée l'affaire Elf, qui éclabousse tout le monde, explique un journaliste spécialisé dans les affaires judiciaires. Mais comment arrêter Eva Joly ? Les menaces en tout genre n'ont eu ~aucun effet sur elle. Elle a même semblé prendre un certain plaisir à se promener dans quelques soirées entourée de ses gardes du corps. Alors, on tente de la décrédibiliser. Des avocats bien payés distillent des rumeurs sur elle dans les couloirs du palais de justice et auprès des journalistes: elle est d'origine norvégienne et joue contre les intérêts de la France ; elle est alcoolique et manifeste un sérieux penchant pour la vodka; elle sait profiter pleinement des services de son garde du corps, etc. » Calomnies ridicules ? Evidemment. »
 p.344: « A quelques jours du procès de Laurent Fabius, Georgina Dufoix et Edmond Hervé devant la Cour de justice de la République sur le sang contaminé, quelques intellectuels se relaient pour prendre la défense de l'ancien premier ministre dans les journaux. Parmi eux, la moins pugnace n'est pas la philosophe Blandine Barret-Kriegel qui fait rempart de sa science dans une libre opinion à Libération. Après avoir déroulé plusieurs arguments visant à démontrer qu'en 1985, on ne savait presque rien sur le Sida, et que les ministres ne pouvaient donc rien deviner, elle décoche cette flèche: La légitime colère des hémophiles, laissés-pour-compte, a été attisée par l'hebdomadaire Minute qui, en 1988, a lancé le "scandale" repris par Anne-­Marie Casteret dans L'Evènement du jeudi et par l'ensemble des médias, pour conduire t'enquête vers la recherche d'une responsabilité pénale éventuelle des hommes politiques...
La phrase mérite une analyse approfondie. Là où tous ceux que ce dossier intéresse voyaient en Anne-Marie Casteret la journaliste qui, à la suite d'une difficile enquête au long cours, avait révélé l'affaire, Mme Barret-Kriegel démasque: elle avait plagié un confrère. Et pas n'importe lequel: Minute. Le message est double. Un journal d'extrême droite l'aurait donc inspirée ! Et son enquête ne serait donc que le relais d'une obsession antisémite de Minute contre Laurent Fabius! CQFD. Voilà comment, en quatre lignes scandaleuses, une « intellectuelle » peut tenter de discréditer une journaliste, son travail d'enquête et tous ceux qui l'ont relayée. Car tout est faux évidemment, à commencer par la date du premier papier de l'intéressée, publié dans Le Matin, en juin 1985. La marginalisation de ceux qui violent la loi du silence n'est pas un fantasme. »
p.347 : « Dénoncer les moeurs indignes d'une démocratie n'est pas non plus conseillé aux cœurs sensibles. En 1990, un professeur à l'Institut de géographie de la Sorbonne veut bien aider l'un de ses amis italiens, entrepreneur de travaux publics et désireux de s'implanter en France. Michel Carmona accepte donc de lui servir d'interprète lors d'un rendez-vous avec Campenon-Bernard, l'une des filiales BTP de la Compagnie générale des Eaux. Là, il est le témoin d'une proposition de trucage d'appel d'offres: 75 millions pour l'entrepreneur italien, à condition qu'il accepte de concourir dans le cadre du marché TGV­ Nord à des prix élevés, se mettant ainsi hors course.
Michel Carmona refuse la loi du silence. Il alerte la Direction générale de la concurrence (DGCCRF). Le Conseil de la concurrence, saisi de l'affaire, met au jour la plus grosse entente illicite de l'histoire du BTP. Et inflige 380 millions de francs d'amende aux trente et une entreprises séduites par ce petit jeu. Parmi elles : Bouyghes, la Générale et la Lyonnaise des Eaux. Au total, les surfacturations ont coûté plus de 2 milliards de francs à la SNCF, donc au contribuable.
Depuis ce scandale - toujours ces coïncidences - Michel Carmona a perdu les contrats de consultant qu'il avait avec des collectivités locales. Il a aussi été prié de déguerpir sans préavis de la BERD (Banque européenne pour la reconstruction et le développement) dont il était conseiller. Tout cela, bien sûr, sans parler des innombrables coups de fil anonymes et des conseils d'amis qui se multiplient brusquement. »
p.351 : « Les menaces de mort ne viennent pas toujours du pouvoir. Certains hommes d'affaires, quelques mouvements politiques violents aiment les méthodes musclées. Un week-end, la façade d'une maison à Orsay est redécorée à coups de tirs de mitraillette. La cause de représailles aussi graves ? Dans ses articles, à l'époque pour Libération, Guy Benhamou décrivait la Corse telle qu'elle était. Il écrivait les noms, décortiquait les dérives mafieuses des organisations indépendantistes. Les principaux intéressés n'aimaient pas cela et J'ont prouvé. Ces papiers, bien informés, agaçaient aussi les ministres de l'Intérieur, de Joxe à Debré sans oublier Pasqua, qui négociaient à l'époque avec ces petites bandes en achetant tous les six mois des trêves jamais respectées. I/ a fallu l'assassinat du préfet Erignac, en février 1998, pour mettre fin à cette lâcheté permanente. Après l'avoir laissé complètement libre, son propre journal a fini par s'inquiéter de son acharnement. »
 

Aujourd'hui en France du 19.11.05, p. 16 :
"La PROCUREUR Anne de Fontette a requis hier une peine de six mois de prison avec sursis et 10000 d'amende à l'encontre de l'ex-juge niçois Jean-Paul Renard, poursuivi devant le tribunal correctionnel de Paris pour avoir transmis à sa loge maçonnique des informations confidentielles issues de casiers judiciaires. Evoquant des « faits particulièrement graves », madame de Fontette a estimé que le comportement de l'ex-doyen des juges d'instruction du tribunal de grande instance de Nice avait porté « une atteinte à la crédibilité de l'appareil judiciaire, aux libertés individuelles que les magistrats sont chargés de garantir ».

Le magistrat a d'ores et déjà été sanctionné par sa hiérarchie. Mis à la retraite d'office en octobre 2004 par le Conseil supérieur de la magistrature (CSM), Jean-Paul Renard est radié des cadres de la magistrature depuis le 2 novembre 2004.

Il s'agit « d'une perte totale de repères déontologiques » et d'un mélange entre le serment irrévocable que prête le magistrat et le serment que prononce l'impétrant lors de son entrée dans une loge maçonnique, a estimé la procureur. M. Renard a fait un « usage privatif d'une parcelle de puissance publique, il n'a pas servi la loi, il s'est servi d'elle », a insisté madame de Fontette. »

 

Le Télégramme, 14.01.06, p.4 : Violation du secret professionnel.
L'ex-juge niçois Jean-Paul RENARD condamné. L'ex-juge niçois Jean-Paul Renard, radié de la magistrature, a été condamné, hier, à 5.000 euros d'amende par le tribunal correctionnel de Paris, pour avoir transmis à sa loge maçonnique des informations confidentielles, issues de casiers judiciaires. »

 

 
De « CES MAGISTRATS QUI TUENT LA JUSTICE » (Jean-François LACAN. Albin Michel. avril 2003) :
p.11 : « Les magistrats, fort prolixes en souvenirs, autobiographies et autres ouvrages de réflexion ces dernières années, supportent pourtant mal les regards extérieurs sur leur condition, surtout quand ils sont critiques. Et ils hésitent d'autant moins à saisir la justice qu'ils ont le remarquable avantage d'être juges et parties. De nombreux éditeurs, dont celui de cet ouvrage, ont pu faire, depuis quelque temps, la douloureuse e~érience de la conception très particulière que se font certains magistrats de la liberté d'expression: procès en cascade; amendes astronomiques mettant en péril la maison d'édition, procédures visant à interdire les ouvrages avant parution, etc. »
 p.18: « On a bien réussi, à coup de feuilletons, à faire passer tes flics, les instits, les médecins et les brocanteurs pour des anges gardiens, dévoués .au public Alors pourquoi ne pas tenter le coup avec les magistrats ? Essayer d'effacer de la mémoire collective le juge Dandin des Plaideurs de Racine, les caricatures de Daumier, les pièces assassines de Marcel Aymé, les « flagrants délires » de Pierre Desproges. »
p. 18 : « Aussi, quand on passe de la série télévisée à la réalité, le choc est rude. »
p.24 : « Le Code pénal n'épargnera plus les puissants, la loi passera de la même façon pour tous ? Belle promesse mais d'une importance très relative si les audiences continuent d'être expédiées, les jugements bâclés ou nuisibles, les victimes oubliées, les personnes âgées abandonnées par des juges parfois plus soucieux de leur carrière ou de leur confort que de la justice. »
p.25 : « Qui décide de ces ascensions fulgurantes de juges qui ne mettent jamais les pieds sur le terrain ? Comment peut-on rester vingt ans dans le même poste sans sombrer dans la routine ou devenir l'otage de ses relations ? Que reste-t-il de la sérénité du juge quand il doit sans cesse songer à sa carrière, de son indépendance quand il s'accroche aux mêmes fonctions ?
p.27 : « Où l'on voit certains magistrats accumuler, en deux ans, indifférences coupables, décisions absurdes, règlements de comptes internes, aveuglements incompréhensibles sous I'ceil gourmand du pouvoir politique qui n'en demandait pas tant. »
 p.47: « Une fois passées les banalités d'usage sur l'unité du corps, il n'est pas un magistrat qui ne mette en cause le fonctionnement ou l'attitude de ses collègues. Toujours à demi-mot et sous le sceau du secret. On s'étripe ainsi entre syndicats de gauche et de droite, tribunaux et cours d'appel, parquet et magistrat du siège, fonctionnaires de l'administration centrale et juges de terrain, hiérarques et sans-grades, toulousains, bretons et niçois, piétaille anonyme et vedettes médiatisées. Il n'y a pas un corporatisme judiciaire mais des dizaines de corporatismes agrégés que chaque magistrat épouse au gré de sa carrière. Par malheur, ces rivalités feutrées virent parfois au règlement de comptes dont le justiciable fait toujours les frais. Les victimes du sang contaminé l'ont appris à leur dépens depuis des années, alors que Jean-Claude Bonnal et son complice ont découvert que certains dysfonctionnements pouvaient miraculeusement ouvrir la porte des prisons. »
p.69 :« De hauts magistrats qui, pour régler des querelles intestines, lâchent dans la nature des fous de la gâchette multirécidivistes. D'autres qui bâclent des arrêts d'une importance capitale, prolongeant ainsi le calvaire judiciaire de centaines de victimes. Les scandales qui secouent la justice française depuis deux ans n'ont rien d'innocent. Derrière une institution qu'on savait à bout de souffle, ils révèlent aujourd'hui l'usure, la faillite ou la gangrène de ses membres. »
p.89: « Ici, comme dans beaucoup de tribunaux, on se réfugie derrière la routine sclérosée, les petites connivences locales entre le parquet, le siège et le barreau. »
p. 107 : « Où l'on s'aperçoit que si la justice française est au bord du dépôt de bilan, la responsabilité de cette catastrophe est partagée entre le pouvoir politique et les magistrats eux-mêmes. »
p.131 : « Le fossile résiste à toutes les tentatives de réforme qui suscitent immanquablement la mobilisation de toutes les robes dans les mille deux cents juridictions. Pour comprendre ce mystère, il faut pénétrer plus avant dans les méandres du corporatisme des magistrats. Et comprendre d'abord que les petits privilégiés du système n'ont aucune envie de renoncer à leur planque. »
p. 137 : « L'argent confié aux mains des magistrats ne fait pas automatiquement le bonheur du justiciable. »
p. 137 : « II ne se passe pas d'année sans que les commissions des finances du Parlement ou la Cour des comptes ne se lamentent: « Que les juges jugent et qu'ils ne prétendent pas administrer! Ce n'est pas leur métier, en tant que gestionnaires ils sont incompétents. » Mais les juges restent sourds à ces adjurations. »
p. 138 : « Quand on rétorque aux magistrats qu'il ne s'agit pas de décider à leur place mais de les aider à avoir une gestion plus rationnelle et moins dispendieuse des crédits publics, le discours sur l'indépendance se fait plus agressif et le rappel au dogme légèrement paranoïaque. »
p.144 : « l'informatique pénitentiaire végétera dans les vingt établissements où elle est installée. la « chaîne pénale » ne franchira pas les frontières de la région parisienne. La « chaîne civile » est purement et simplement abandonnée. De plus, une information judiciaire est ouverte pour vérifier dans quelles conditions ces marchés désastreux ont été passés. Comme les magistrats ne sont jamais pressés de juger l'un des leurs, l'instruction est toujours en cours. Et lorsqu'un magistrat reproche aux hommes politiques de vouloir enterrer une affaire de détournement compromettant un élu, il se trouve toujours un parlementaire pour rappeler aux gens de robe que l'instruction du scandale de l'informatique n'a toujours pas progressé depuis dix ans ! »
p.149: « A confondre systématiquement indépendance et splendide isolement, les magistrats s'enfoncent dans un cercle pervers. On refuse toute intervention extérieure dans la gestion de l'organisation judiciaire par défiance envers le pouvoir politique, mais l'autogestion des magistrats ne fait qu'aggraver l'état de délabrement qui vient justifier en retour la défiance.
Voilà qui risque de ruiner rapidement le corporatisme sur lequel campent les magistrats français. Car derrière l'alibi d'une indépendance accommodée à toutes les sauces, les juges se comportent de fait en propriétaires de la justice. »
p. 153 : « Où l'on raconte comment sept péchés capitaux piègent le comportement quotidien des magistrats, ruinent leur prétention à l'indépendance et transforment parfois la justice en une sinistre mascarade. »
 p.155 : « Ils ne recherchent pas l'affrontement avec les puissants et réservent leur pugnacité pour traquer, démasquer les petits délinquants. Si une affaire sensible leur échoit, ils ne tremblent pas d'excitation mais de crainte, s'empressent de consulter leur hiérarchie, de sonder le pouvoir pour ne pas manquer aux actes, aux décisions qui assureront leur tranquillité et leur carrière. »
p.156 : « La magistrature française est remplie de procureurs dévoués à la grande cause de l'enterrement des affaires, de juges d'instruction sensibles à la raison d'Etat, de ces présidents de tribunal attentifs aux intérêts supérieurs et aux intérêts des supérieurs. Dans cette noble institution, la docilité s'apprend avec l'expérience et grâce à l'avancement: plus on y détient de pouvoirs, plus on est sensible aux petits et aux grands problèmes du pouvoir en place. »
 p.162: « Même lorsque les faits sont limpides, les infractions évidentes, les responsables parfaitement identifiés, les magistrats rechignent le plus souvent à importuner des chefs d'entreprise ayant pignon sur rue. »
p.164 : « Il est beaucoup plus aisé de poursuivre les petit$ délinquants que les notables, beaucoup plus confortable de faire appliquer la loi quand, loin de heurter des intérêts puissants, on se sent, au contraire, en parfaite communion avec eux. »
p.168: « On est invité à déjeuner par le président du tribunal, raconte un magistrat. Au café, le président s'enquiert du bon déroulement d'une de vos affaires et vous signale qu'en haut lieu on s'intéresse beaucoup au sort de tel ou tel, on verrait d'un bon  œil une relaxe ou une condamnation. Et il ajoute que bien sûr personne ne cherche à influencer votre décision! Très souvent, le magistrat proteste alors de son indépendance mais s'incline. Car c'est le président qui vous note en fin d'année. » Chaque magistrat est noté par son supérieur. Comme à l'école, comme à l'armée. Et cette fiche d'évaluation annuelle le suit pendant toute sa carrière et peut peser sur son avancement. »
 p.170: « Hiérarchie et notation contribuent à répandre cette culture de la soumission dans les rangs de la magistrature. De nombreux juges, même protégés par leur statut, préfèrent satisfaire les demandes venues d'en haut pour ne pas risquer de compromettre leurs projets professionnels. « Ce sont les appétits qui donnent la trouille, résume le procureur Eric de Montgolfier. La crainte qu'ils ne soient pas satisfaits. Il faudrait nous protéger aussi de nos petites ambitions. »
p.170 : « On vous demande un jugement clément pour le fils d'un notable. Vous refusez de plier. Quelques mois plus tard, une loi d'amnistie, ou, mieux encore; une mesure de grâce présidentielle efface la condamnation ou aménage la peine. »
p.170 : « On comprend mieux pourquoi les juges français se montrent si sensibles aux suggestions de la France d'en haut. »
 p.176 : « Dans la magistrature, le souci de l'avancement est une préoccupation précoce qui se mue rapidement en obsession quotidienne.
Dès son premier stage, le jeune auditeur de justice apprend de ses aînés un précepte fondamental que l'école ne lui a pas enseigné: « Tout temps passé au travail est perdu pour la carrière. » Boutade ? Pas le moins du monde. Le système d'avancement est si compliqué que sa parfaite compréhension demande déjà quelques années d'études. Sa mise en oeuvre fait intervenir tellement d'interlocuteurs, d'épreuves et de contre-épreuves, de détours byzantins et de processus pervers qu'elle ne peut que mobiliser l'attention constante des malheureux candidats à la promotion. Enfin, passer du stade de candidat à celui de lauréat, c'est-à-dire user en virtuose des réseaux, choisir en stratège ses postes, éviter les chausse-trapes, les placards, utiliser tous les tremplins suppose toute une vie d'exercices.
Quelque soit la difficulté, il faut bien tenter d'expliquer sommairement la chose puisqu'elle occupe la tête de tous les magistrats et influe donc directement sur le sort du justiciable et de notre malheureuse démocratie. »
p.177: « Si les grades et les groupes exercent une telle fascination sur nos juges, c'est que derrière les galons se cache une réalité sonnante et trébuchante. »
p.178: « Et pourtant, dans la magistrature comme ailleurs, c'est l'argent plus que le pouvoir qui alimente les ambitions. »
p.178: « Le paradis de la « hors hiérarchie » offre de sublimes perspectives au-delà des sept mille euros. Un directeur de l'administration centrale peut prétendre à dix mille euros mensuels. Et quatorze mille euros par mois récompensent celui qui s'installe dans le fauteuil de premier président de la Cour de cassation. Encore plus rares et encore plus convoitées, les faramineuses rémunérations des postes internationaux. S'il a la chance de se voir détacher auprès de l'ONU, de la Cour de justice européenne ou du Tribunal pénal international, le magistrat français peut voir, pendant les quatre à cinq ans de sa mission, son salaire multiplié par cinq et exonéré d'impôts ! »
p. 188 : « Les juges gouvernent les juges. Pour se faire distinguer dans ce corporatisme triomphant, il faut cultiver les relations privilégiées, les réseaux occultes. « L'association catholique des magistrats a toujours été très influente, raconte un fin connaisseur du milieu. L'un de ses grands prêtres a été directeur de cabinet du garde des Sceaux et procureur général de Paris. Aujourd'hui, il semble que les différentes obédiences de la franc-maçonnerie soient très actives au ministère, au CSM et dans les juridictions du sud de la France. Mais j'ai constaté que le réseau homosexuel montait en puissance et constituait aussi un excellent parrainage. »
p. 190 : « La virtuosité consiste à sauter de tremplin en tremplin en passant le moins de temps possible en juridiction, en accordant le minimum d'énergie au métier de juge pour se concentrer sur l'avancement. Ces carrières-là font l'envie et l'admiration de tous les magistrats. »
p. 192 : « Pour atteindre les sommets de la magistrature, là où les traitements sont appétissants et le pouvoir considérable, rien ne sert de parfaire son droit, de rendre de beaux jugements ou de traquer la vérité, résume un magistrat aujourd'hui retraité. Fuyez les sa1\es d'audience pour les cabinets où on se fait des relations. Ne vous faites jamais oublier de la capitale. Brillez sans jamais prendre le risque de choquer. Mesurez vos paroles, vos jugements à l'aune des puissances qu'il s'agit de vous concilier. Abandonnez toute autre préoccupation que celle d'avancer. » Que reste-t-il alors de la vocation du juge et de son indépendance ? »
p.195: « A côté des obsédés de l'avancement, on trouve presque autant de juges en charentaises, virtuoses de l'immobilisme, amateurs de temps libre, de vie tranquille et confortable. Pour tous ceux-là, la magistrature offre quelques avantages appréciables. Les vacances judiciaires, à Noël, à Pâques et pendant l'été sont parfois plus importantes que dans l'enseignement. »
p.197: « Et Tocqueville qui fut magistrat ne s'y trompait pas non plus: « L'inamovibilité qui a été créée pour la garantie des justiciables ne profite qu'aux juges contre les justiciables et l'inamovibilité qui permet aux juges de monter sans pouvoir descendre est une inamovibilité dangereuse. »
p.211 : « Il arrive souvent que ces fonctionnaires en robe joignent la lâcheté à l'indifférence, quittent leurs fonctions en laissant à leurs successeurs le soin d'instruire les dossiers qui leur ont servi d'oreiller. »
p.213 : « A qui profitent donc les « avantages résultant du service public de la justice » si ce n'est aux magistrats eux-mêmes ? Comme dans bon nombre d'autres secteurs, les supposés serviteurs du public se comportent en fait en propriétaires de J'institution. »
p.213: « L'indépendance statutaire, censée protéger le justiciable, sert d'alibi aux juges pour refuser tout contrôle sur leurs dérives. »
p.213: « L'autorité que la Constitution accorde aux magistrats est utilisée pour impressionner le citoyen et le dissuader de toute contestation. »
p.215 : « Dans la magistrature, il est de bon ton aujourd'hui de se poser en victime, malmenée par des crédits insuffisants, des réformes trop nombreuses, maltraitée par la vindicte des politiques, les attaques fielleuses des avocats, les ragots des médias. »
p.218: « Encore plus rares sont les procureurs qui prennent la peine de justifier leurs décisions auprès des premiers concernés, les victimes des infractions qui souvent ont, en portant plainte, témoigné de leur attente et de leur confiance envers l'institution judiciaire. »
p.222 : « Dès que la loi laisse aux magistrats une trop grande marge de manœuvre, que la procédure n'encadre plus rigoureusement leurs actes, que les décisions se prennent à l'abri du public et des médias, la volonté de puissance risque de faire des ravages. Et les dérapages sont beaucoup plus fréquents quand les justiciables n'ont ni la force ni les moyens de contester les décisions des juges.
p. 223 : « Derrière chaque décision, bonne ou mauvaise, d'un juge pour enfants, d'un magistrat aux affaires familiales, il y a cette conviction qu'un fonctionnaire en robe peut en quelques minutes, dans le cadre abstrait d'un cabinet, tout comprendre de l'histoire d'une famille, des tensions, des drames, des secrets qui s'y nouent.
Aucun rapport sérieux n'a été commandé pour juger la réalité de cette étrange conviction, pour évaluer l'efficacité de la justice familiale. Depuis des années, magistrats et services sociaux s'entretiennent dans l'auto-satisfaction réciproque. Pourtant, de plus en plus d'associations, d'avocats, de médecins, de psychanalystes contestent ouvertement la toute-puissance des magistrats. »
p.227 : « Pourquoi ce défaut de prudence, cette précipitation à faire acte d'autorité ? Pourquoi cette fuite devant le débat, ce goût du secret, ces certitudes hautaines qui caractérisent nombre de magistrats ? »
p.227 : « Ils existent malheureusement, ces parvenus du pouvoir que ni t'âge ni l'expérience ne sont venus corriger. Il suffit de parcourir la France au hasard des audiences pour rencontrer ces magistrats qui abusent de la liberté que leur concède le Code de procédure pour régner sur les débats en despotes mal éclairés. Ici, on interdit aux victimes de dire deux mots. Là, on interrompt les plaidoiries pour gagner du temps. »
p.229 : « Etre jugé en fonction des humeurs, des caprices ou de l'obsession de pouvoir d'un magistrat, voilà - plus encore que la relative dépendance des juges -le vrai cauchemar du justiciable. Etre confronté à un juge qui tente d'asseoir son autorité sur le refus d'écouter. l'ironie condescendante ou l'idée qu'il se fait de son propre statut, voilà qui discrédite la justice plus sûrement qu'une erreur judiciaire. Trop de magistrats déduisent sommairement de la « souveraineté » de la justice, garantie par la Constitution, la possibilité pour eux-mêmes de se comporter en monarques absolus, a où ces ordonnances sans motivations, ces jugements totalement divergents sur les mêmes affaires, d'un tribunal à J'autre, ces arrêts lapidaires de cours d'appel qui en quatre lignes confirment la décision de première instance sans prendre la peine de répondre aux conclusions des avocats. »
p.232: « Le corporatisme des magistrats ne se limite pas à cet enfermement, ce refus du regard extérieur. Depuis deux ans, il ne perd plus aucune occasion de s'exposer publiquement en de substantielles manifestations de force. »
p.232 : « Lorsque le procureur de Nice, Eric de Montgolfier, déclenche une procédure contre le juge Renard qui détournait le fichier du casier judiciaire pour le compte de sa loge maçonnique, tout le tribunal de Nice manifeste sa désapprobation sur les marches du Palais. Et en 2001, par deux fois, les magistrats se paient le luxe de manifester place Vendôme, sous les fenêtres de leur ministre, comme la plus banale des professions en colère. Pourtant, les magistrats refusent d'y voir un quelconque corporatisme et s'indignent presque lorsqu'on prononce le mot »
p.235 : « La promiscuité forcée des vingt-quatre mois finit par un mariage dès l'Ecole ou peu de mois après, Ce qui explique pourquoi la profession de magistrats est, en France, la plus endogamique : plus de trente pour cent se marient entre eux. »
p.246 : « le mépris pour le justiciable ne se borne pas au « présumé coupable ». Il concerne tout autant la victime ou sa famille qu'on écarte des débats, qu'on préfèrerait voir se taire. »
p.247 : « lorsqu'ils siègent en audience civile, les magistrats n'ont d'ailleurs rien perdu de leur complexe de supériorité. Bien au contraire: les plaideurs viennent réclamer de l'argent tandis que les juges font du droit. Aux uns les triviales motivations matérielles, aux autres la pureté des considérations générales. »
p.247 : « Il faut lire certains jugements pour découvrir pleinement l'autosatisfaction des magistrats et la pédanterie verbeuse derrière laquelle se cache le mépris du justiciable. »
p.249 : « Seule la longueur des arrêts a évolué. Submergée de travail, la Cour de cassation fait maintenant dans le style lapidaire. Ses magistrats rejettent à la chaîne les pourvois en se contentant d'invoquer « l'appréciation souveraine du juge de fond », lequel juge souverain a auparavant « confirmé en toutes ses dispositions le jugement, en adoptant les excellentes motivations des premiers juges et sans qu'il soit besoin d'y revenir ». Quant à ces excellentes motivations, elles ont simplement consisté à écarter les offres de preuve du plaideur au seul motif qu'elles étaient « insuffisamment établies. »
Rhétorique ronflante ou pirouettes expéditives, l'objectif est toujours le même: signifier au justiciable qu'une matière aussi noble que le droit lui échappe, le dissuader de contester le pouvoir du magistrat. Ainsi, les juges règnent-ils seuls en leur Palais. Ils ont proscrit toute concurrence, affirmé que la justice est leur attribut exclusif. A eux le monopole de l'objectivité et de l'intérêt général. A eux de déterminer ce qui est bon pour le justiciable, bon pour l'intérêt supérieur de la justice. Ce savoir supéri